25 juillet
Toutes les grandes demeures qui s’alignent sur Gum Street et Larch Street, elles paraissent tellement superbes la première fois que tu les vois. Toutes autant qu’elles sont, sur deux ou trois étages, avec leurs colonnades blanches, elles remontent au dernier boom économique, quatre-vingts ans auparavant. Un siècle. Maison après maison, elles sont bien en retrait de la rue parmi de grands arbres aux larges ramures aussi vastes que les nuages d’un orage de verdure, des noyers et des chênes. Elles s’alignent des deux côtés de Cedar Street, en face l’une de l’autre derrière leurs pelouses bien roulées. La première fois que tu les vois, elles ont une allure tellement riche.
« Des façades de temple », a déclaré Harrow Wilmot à Misty. Dès 1798, les Américains avaient commencé à bâtir des façades simples mais massives dans un style néogrec. Mais, à partir de 1824, explique-t-il, quand William Strickland a conçu les plans de la Seconde Banque des États-Unis à Philadelphie, il n’a plus été possible de faire marche arrière. Après cela, les maisons grandes et petites se devaient d’avoir une rangée de colonnades à cannelures et un fronton surplombant en façade.
Les gens appelaient ça « des maisons à un côté » parce que toutes ces fioritures chicos ne concernaient qu’un des bouts de la bâtisse. Le reste de la maison était banal.
Ce qui pourrait quasiment correspondre à la description de toutes les maisons de l’île. Que du tape-à-l’œil. Tout en façade. Ta première impression.
Depuis le bâtiment du capitole à Washington jusqu’à la plus petite chaumière, ce que les architectes ont surnommé le « cancer grec » était partout.
« Pour l’architecture, explique Harrow, ç’a été la fin du progrès et le commencement du recyclage. » Il avait retrouvé Misty et Peter à la gare routière de Long Beach et les avait emmenés au ferry.
Les maisons de l’île, elles sont toutes tellement grandioses, jusqu’à ce que tu remarques la peinture écaillée qui s’accumule au pied de chaque colonnade. Sur le toit, les noues sont rouillées et pendouillent des rives en bandelettes rouges et tordues. Des carrés de carton marron rapiècent les fenêtres où manquent des vitres.
Partir de rien pour se retrouver la peau sur les os en l’espace de trois générations.
Aucun investissement ne t’appartient en propre pour l’éternité. C’est ce que Harrow Wilmot lui a dit. L’argent commençait déjà à manquer.
« Une génération fait de l’argent, lui a un jour expliqué Harry Wilmot. La génération suivante protège l’argent. La troisième vide les coffres et se retrouve à court. Les gens oublient toujours ce que cela exige de bâtir une fortune familiale. »
Les mots griffonnés de Peter : « … votre sang est notre or… »
Pour information, juste au cas où, alors que Misty Wilmot se rend en voiture à son rendez-vous avec l’inspecteur Stilton, les trois heures que dure le trajet jusqu’à l’établissement où Peter est entreposé, elle rassemble tous ses souvenirs concernant Harrow Wilmot.
La première fois que Misty a vu Waytansea Island, c’était au cours de sa visite en compagnie de Peter, lorsque le père de celui-ci leur faisait le tour du propriétaire dans la vieille Buick familiale. Toutes les voitures de Waytansea étaient vieilles, propres et lustrées, mais leurs sièges étaient rapiécés à l’adhésif transparent pour maintenir la bourre en place. Le tableau de bord capitonné était craquelé par un trop-plein de soleil. Les baguettes de chrome et les pare-chocs étaient grêlés et gonflés de rouille à cause de l’air salin. La couleur des peintures était ternie sous une mince couche d’oxyde blanc.
Harrow avait une épaisse chevelure blanche qu’il peignait en calotte au-dessus de son front. Ses yeux étaient bleus ou gris. Ses dents, plus jaunes que blanches. Son menton et son nez, pointus et très marqués. Le reste de sa personne, décharné, pâle. Banal. On sentait son haleine. Une vieille maison de l’île aux intérieurs pourrissants.
« Cette voiture a dix ans, a-t-il expliqué. C’est toute une vie pour une voiture de bord de mer. » Il les a conduits jusqu’au ferry et ils ont attendu sur le quai, en contemplant par-delà les eaux le vert sombre de l’île. Peter et Misty, ils avaient quitté la fac pour l’été et cherchaient du boulot, ils rêvaient de vivre dans une ville, n’importe quelle ville. Ils avaient discuté d’un possible abandon de leurs études et d’un départ pour New York ou Los Angeles. En attendant le ferry, ils ont dit qu’ils pourraient peut-être étudier l’art à Chicago ou à Seattle. Un lieu où ils pourraient chacun démarrer une carrière. Misty se rappelle qu’elle avait dû claquer la portière à trois reprises avant qu’elle accepte de se fermer.
C’était la voiture dans laquelle Peter a tenté de se tuer.
La voiture dans laquelle tu as tenté de te tuer. Là où tu as avalé ces somnifères.
Cette même voiture qu’elle conduit en cet instant.
Dessinés au pochoir sur les flancs, il y a aujourd’hui des mots jaune vif qui disent : « BONNER & MILLS – LORSQUE VOUS SEREZ PRÊT À NE PAS TOUT RECOMMENCER CHAQUE FOIS. »
Ce qu’on ne comprend pas, on peut lui faire dire n’importe quoi.
À bord du ferry, ce tout premier jour, Misty est restée dans la voiture tandis que Harrow et Peter se sont postés à la rambarde.
Harrow s’est penché au plus près de Peter pour demander : « Tu es sûr que c’est la bonne ? »
Penché au plus près de toi. Père et fils.
Et Peter a répondu : « J’ai vu ses peintures. C’est la vraie de vrai… »
Harrow a haussé les sourcils, son muscle corrugateur rassemblant la peau de son front en longues rides, et il a déclaré : « Tu sais ce que ça signifie. »
Et Peter a souri, mais seulement en relevant son levator labii, son muscle releveur des lèvres, son muscle à rictus, et il a conclu : « Ouais, naturellement. Putain, j’en ai de la veine. »
Et son père a hoché la tête. Il a dit : « Ça signifie que nous reconstruirons l’hôtel, finalement. »
La maman hippie de Misty, elle disait toujours que le rêve américain est d’être tellement riche qu’on parvient à échapper à tout le monde. Regardez Howard Hughes dans ses appartements du dernier étage. William Randolph Hearst à San Simeon. Regardez Biltmore. Toutes ces maisons de campagne luxuriantes dans lesquelles les riches s’exilent. Ces édens fabrication maison où nous nous retirons. Quand cela n’est plus, et c’est toujours ce qui se produit, le rêveur retourne au monde.
« Gratte un peu n’importe quelle fortune, disait toujours la maman de Misty, et tu découvriras du sang vieux d’une génération ou deux. » De lui dire ça était censé rendre meilleur leur mode de vie caravane.
Le travail des enfants dans les mines ou les usines, disait-elle. L’esclavage. La drogue. Les arnaques en Bourse. La destruction de la nature à coups de coupes claires, de pollution, de moissons jusqu’à épuisement. Les monopoles. La maladie. Toutes les fortunes tirent leur source de quelque chose de déplaisant.
Malgré sa maman, Misty était convaincue d’avoir son avenir devant elle.
Au centre pour comateux, Misty se gare une minute, et relève la tête vers la troisième rangée de fenêtres. Vers la fenêtre de Peter.
Ta fenêtre.
Ces temps derniers, quand elle marche, Misty s’accroche à tout ce qui se présente, les huisseries de portes, les plans de travail, les tables, les dossiers de chaises. Pour se stabiliser. Misty est tout juste capable de relever la tête à mi-chemin de sa poitrine, pas plus haut. Chaque fois qu’elle quitte sa chambre, elle est obligée de mettre ses lunettes de soleil tellement la lumière lui est insupportable. Ses vêtements pendouillent, bien trop larges, ils se gonflent comme s’il n’y avait rien à l’intérieur. Ses cheveux… il y en a plus sur la brosse que sur son crâne. La moindre de ses ceintures peut faire deux fois le tour de sa taille.
Maigre comme dans un feuilleton à rallonge espagnol. Avec ses yeux rétrécis injectés de sang reflétés dans le rétroviseur, Misty pourrait être le cadavre de Paganini.
Avant de sortir de la voiture, Misty prend une nouvelle gélule d’algues vertes, et sa migraine la poignarde quand elle l’avale avec une bière.
Juste derrière les portes vitrées de l’entrée, l’inspecteur Stilton attend, il la suit des yeux alors qu’elle traverse le parking. La main s’accrochant à tout ce qui se présente pour garder l’équilibre.
Lorsque Misty gravit les escaliers en façade, une main agrippe la rampe et la tracte vers l’avant.
L’inspecteur Stilton lui ouvre la porte, en lâchant : « Vous n’avez pas l’air de péter le feu. »
C’est la migraine, lui explique Misty. Ça pourrait être ses peintures. Le rouge de cadmium. Le blanc de titane. Certaines peintures à l’huile sont chargées de plomb, de cuivre, d’oxyde de fer. Le fait que la plupart des artistes tortillent leur pinceau dans la bouche pour en effiler la pointe n’aide en rien. En arts plastiques à la fac, on n’arrête pas de te mettre en garde contre Vincent Van Gogh et Toulouse-Lautrec. Tous ces peintres qui sont devenus fous et qui ont subi tant de dégâts neurologiques qu’ils peignaient avec une brosse attachée à leur main morte. Peintures toxiques, absinthe, syphilis.
Faiblesse dans les poignets et les chevilles, signe assuré d’un empoisonnement au plomb.
Tout n’est qu’autoportrait. Y compris ton cerveau autopsié. Ton urine.
Poisons, drogues, maladie. Inspiration.
Tout n’est que journal intime.
Pour information, juste au cas où, l’inspecteur Stilton est en train de tout noter. Chacune des paroles bafouillées par Misty, autant de preuves à l’appui.
Il faut qu’elle la boucle une bonne fois pour toutes avant que Tabbi ne se retrouve placée aux bons soins de l’État.
Ils se présentent à la femme de la réception. Ils signent le registre du jour et reçoivent des badges en plastique à agrafer à leur veste. Misty arbore une des broches préférées de Peter, un grand soleil de verroterie jaune, aux pierres ébréchées et voilées. Le tain argenté s’est écaillé au dos de certaines, si bien qu’elles ne brillent plus. On les prendrait presque pour des fragments de bouteilles cassées ramassés dans la rue.
Misty agrafe le badge de sécurité en plastique à côté de sa broche.
Et l’inspecteur dit : « Elle a l’air vieille. »
Et Misty répond : « C’est mon mari qui me l’a offerte quand nous étions fiancés. »
Ils attendent l’ascenseur quand l’inspecteur Stilton lâche comme ça : « J’ai besoin d’une preuve que votre mari est bien resté ici ces dernières quarante-huit heures. » Son regard passe des numéros d’étages de l’ascenseur à Misty et il ajoute : « Et ce serait bien que vous justifiiez de votre emploi du temps pour cette même période. »
L’ascenseur s’ouvre et ils y pénètrent. Les portes se referment. Misty appuie sur le bouton du deuxième étage.
Tous les deux ont les yeux fixés sur l’intérieur des portes, et Stilton dit : « J’ai un mandat d’arrêt à son nom. » Il tapote le devant de sa veste de sport, juste au-dessus de la poche intérieure.
L’ascenseur s’arrête. Les portes coulissent. Ils sortent.
L’inspecteur Stilton ouvre son calepin et se met à lire tout en disant : « Connaissez-vous les gens qui habitent au 346 Western Bayshore Drive ? »
Misty ouvre la marche dans le couloir, en disant : « Je devrais ?
— Votre mari a effectué des travaux de rénovation chez eux l’année dernière », explique-t-il.
La buanderie disparue.
« Et les gens qui habitent au 7856 Northern Pine Road ? » demande-t-il.
Le placard à linge disparu.
Et Misty répond ouais. Oui. Elle a vu ce que Peter avait fait là-bas, mais, non, elle ne connaissait pas ces gens.
L’inspecteur Stilton referme son calepin d’une pichenette et dit : « Les deux maisons ont brûlé la nuit dernière. Il y a cinq jours de ça, une autre maison que votre mari avait rénovée a été détruite. »
Et uniquement des incendies criminels, précise-t-il. Chacune des maisons à l’intérieur desquelles Peter a scellé ses graffitis à demeure afin que quelqu’un les découvre, elles prennent toutes feu. Hier, la police a reçu une lettre d’un groupuscule revendiquant lesdits incendies. L’Alliance océanique pour la liberté. AOPL en raccourci. Elle veut mettre un terme à tout nouveau projet immobilier sur la côte.
La suivant toujours dans le long couloir au sol de linoléum, Stilton dit : « Le mouvement suprématiste blanc et le Parti vert ont tissé des liens déjà anciens. » Il ajoute : « De la protection de la nature à la préservation de la pureté raciale, il n’y a qu’un pas. »
Ils arrivent à la chambre de Peter et Stilton annonce : « À moins que votre mari ne puisse prouver qu’il se trouvait bien ici les nuits de chaque incendie, je suis venu procéder à son arrestation. » Et il tapote le mandat dans sa poche de veste.
Le rideau a été tiré autour du lit de Peter. À l’intérieur de la tente, on entend le flux d’air puisé par le poumon artificiel. On entend le faible bip du moniteur cardiaque. On entend le délicat tintement d’un truc de Mozart dans ses écouteurs.
Misty ouvre le rideau qui enferme le lit.
Un dévoilement. Une première.
Et Misty annonce : « Mais faites donc. Demandez-lui tout ce que vous voulez. »
Au milieu du lit, se trouve un squelette couché sur le flanc en chien de fusil, couleur de papier mâché sous sa peau cireuse. Momifié en bleu-blanc avec des éclairs sombres de veines qui se ramifient juste sous l’épiderme. Les genoux sont remontés contre la poitrine. Le dos est arqué au point que la tête touche presque les fesses flétries. Les pieds pointent, aussi effilés que des baguettes taillées au couteau. Leurs ongles longs et jaune foncé. Les mains se nouent vers l’intérieur, tellement crispées que les ongles des doigts s’enfoncent dans les pansements qui protègent chaque poignet. La fine couverture tricotée est repoussée au bout du matelas. Des tubes de matière translucide et jaune remontent en boucle au départ des bras, du ventre, du sombre pénis rabougri, du crâne. Il reste si peu de muscles que les genoux et les coudes, les mains et les pieds tout en os paraissent énormes.
Les lèvres – luisantes de vaseline – se rétractent pour révéler les trous noirs des dents manquantes.
Le rideau étant ouvert, toutes les odeurs leur arrivent, les compresses à l’alcool, l’urine, les escarres et la crème pour la peau au parfum doucereux. Les relents de plastique tiède. L’odeur forte de la Javel et l’odeur poudreuse des gants en latex.
Le journal intime de toi.
Le tube annelé du poumon artificiel est crocheté dans un trou à mi-chemin de ta gorge. Des bandelettes d’Élastoplaste maintiennent les paupières fermées. La tête est rasée à cause du moniteur de pression cérébrale, mais des touffes de poils noirs hérissent les côtes ainsi que le hamac de peau accroché aux crêtes iliaques.
Identiques aux cheveux noirs de Tabbi.
Tes cheveux noirs.
Et, tenant le rideau ouvert, Misty lâche : « Comme vous pouvez le voir, mon mari ne sort pas beaucoup. »
Tout ce que tu fais porte ta patte.
L’inspecteur Stilton déglutit, gorge nouée. Le levator labii superioris rétracte sa lèvre supérieure vers ses narines, et son visage plonge dans son calepin. Son stylo se met à écrire furieusement.
Dans le petit meuble tout à côté du lit, Misty déniche les compresses à l’alcool et en sort une de son emballage en plastique. Les patients dans le coma sont classés par catégories selon les critères de l’échelle de coma de Glasgow, explique-t-elle à l’inspecteur. L’échelle va de « pleinement éveillé » à « inconscient », jusqu’à « sans réaction ». On donne verbalement au patient des ordres et on voit s’il réagit par un mouvement quelconque. Une réponse. Un clignement de paupières.
L’inspecteur Stilton dit : « Que pouvez-vous m’apprendre sur le père de Peter ? »
« Eh bien, répond Misty, c’est une fontaine publique. »
L’inspecteur lui jette un regard. Les sourcils resserrés. Les muscles corrugateurs en plein ouvrage.
Grâce Wilmot a lâché un paquet de pognon pour faire ériger une fontaine publique en laiton chicos à la mémoire de Harrow. La fontaine est située sur Aider Street au croisement de Division Avenue, près de l’hôtel, lui explique Misty. Les cendres de Harrow, elle les a éparpillées au cours d’une cérémonie sur la pointe de Waytansea.
L’inspecteur Stilton gribouille tout ça dans son calepin.
À l’aide de la compresse à l’alcool, Misty nettoie la peau à l’entour du téton de Peter.
Misty ôte les écouteurs de sa tête et lui prend le visage entre ses deux mains, pour le reposer sur l’oreiller de manière qu’il regarde au plafond. Misty dégrafe la broche en soleil jaune de sa veste.
La note la plus basse que l’on puisse obtenir sur l’échelle de coma de Glasgow est un trois. Ce qui signifie que l’on ne bouge plus jamais, on ne parle plus jamais, on ne cille plus jamais. Peu importe ce qu’on vous dit ou ce qu’on vous fait. On ne réagit pas.
Ouverte, la broche offre une épingle en acier aussi longue que son petit doigt, et Misty la nettoie à l’alcool.
Le stylo de l’inspecteur Stilton s’immobilise, toujours sur la page du calepin, et il demande : « Est-ce que votre fille vient parfois lui rendre visite ? »
Et Misty secoue la tête.
« Et sa mère ? »
Et Misty répond : « Ma fille passe le plus clair de son temps avec sa grand-mère. » Misty examine l’épingle, en argent brillant, toute propre. « Elles font les vide-greniers, explique Misty. Ma belle-mère travaille pour un service qui déniche pour les gens des articles en porcelaine quand le modèle n’est plus fabriqué. »
Misty pèle l’adhésif des yeux de Peter. De tes yeux.
Misty lui maintient les paupières ouvertes de ses deux pouces et se penche au plus près de son visage, en criant : « Peter ! »
Misty crie : « De quoi ton père est-il réellement mort ? » Sa salive poivrant les yeux de Peter, des yeux aux pupilles de tailles différentes, Misty crie : « Est-ce que tu appartiens à une bande d’écoterroristes néonazis ? »
Se retournant pour regarder l’inspecteur Stilton, Misty crie : « Est-ce que tu sors en douce toutes les nuits pour incendier des maisons ? »
Misty crie : « Est-ce que tu es débile ? » L’Alliance océanique pour la liberté. Stilton croise les bras et se colle le menton sur la poitrine, en observant Misty de sous ses paupières. Les muscles orbicularis oris autour de sa bouche lui verrouillent les lèvres en mince filet rectiligne. Le muscle frontalis relève ses sourcils de sorte que son front se plisse en trois rides d’une tempe à l’autre. Des rides qui n’apparaissaient pas avant cet instant.
D’une main, Misty pince le téton de Peter et le soulève, l’étirant en une longue pointe.
De son autre main, Misty y enfonce l’épingle. Puis elle la ressort.
Le moniteur cardiaque lance ses bips réguliers, tous identiques, et le pouls ne varie pas, ni plus lent ni plus rapide.
Misty dit : « Peter ? Chéri ? Ça, tu le sens ? » Et une fois encore, Misty enfonce l’épingle.
De manière que tu sentes chaque fois une douleur nouvelle. La méthode Stanislavski.
Uniquement pour que tu saches, il y a tellement de tissus cicatriciels qu’enfoncer cette épingle, c’est aussi dur que de crever un pneu de tracteur. La peau du téton s’étire à n’en plus finir avant que l’épingle parvienne à ressortir de l’autre côté.
Misty crie : « Pourquoi t’es-tu suicidé ? » Les pupilles de Peter fixent le plafond, l’une largement ouverte, l’autre comme une tête d’épingle. Lorsque deux bras enserrent Misty par-derrière. L’inspecteur Stilton. Les bras la tirent. Et elle qui crie : « Putain de merde, mais pourquoi m’as-tu amenée ici ? »
Stilton tire Misty en arrière jusqu’à ce que l’épingle qu’elle tient à la main ressorte, petit à petit, avant de se libérer complètement. Et elle qui crie : « Putain de merde, pourquoi m’as-tu foutue enceinte ? »